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Nous proposons ici un ensemble de textes qui pourront alimenter votre réflexion. Vous pouvez proposer votre propre texte qui sera pourra être publié.


  • Qu’est-ce que le Karaté Shotokaï ? (article extrait de la revue n°4 de l’IKDS, juillet 1991)

L’auteur, Yves Thélen était alors membre la commission technique de l’IKDS. Il a fondé, et enseigne, l’aïkikaraté-do en Belgique.

  • Le calme intérieur (article extrait de la revue n°4 de l’IKDS, juillet 1991)

L’auteur, Enzio Cellini était membre de la commission technique. Il enseigne toujours le karaté shotokaï (en dehors de l’IKDS) en Italie.

 

Qu'est-ce que le KARATE SHOTOKAÏ ?

Si nous considérons notre école, le Shotokaï, comme un style de karaté parmi une... centaine d'autres (Shorei, Shorin, Shotokan, Wado-Ryu, Kyokushinkaï, Shaolin kempo...), nous serons tentés de le caractériser de façon purement formelle:

-         les positions sont hyper abaissées (travail "au raz des pâquerettes").

-         le bassin est ouvert au maximum (en zen-kutsu comme en kiba-dachi).

-         le poing serré fait ressortir la pointe du médius (nakadaka ippon ken).

-         les techniques sont "unifiées" : le bras et le hara travaillent ensemble.

-         les mouvements, dans les katas notamment, sont amplifiés au maximum, liés, fluides, sans aucun "blocage" du corps.

-         l'accent est mis sur "irimi", l'art d'anticiper sur l'adversaire et, donc, d'entamer notre parade avec une" entrée -" de tout le corps à l'instant précis où l'attaquant se détermine à frapper...

Tout ceci appelle cependant deux correctifs:

Le karaté Shotokaï ainsi défini est, en fait, le style développé par le Maître Egami au Japon, dans les années soixante, et par le Maître Murakami en Europe, dix ans plus tard ...Nombreux, aujourd'hui, sont les clubs qui se réclament, à tort ou à raison, du style "Shotokaï" et qui ne présentent que peu -ou pas du tout! -ces caractéristiques. Comment cela s'explique-t-il ?

Il faut savoir que la Shotokaï fut simplement, à l'origine -dans les années trente- "l'association du Shoto", une association créée par le Maître Funakoshi à Tokyo pour regrouper ses élèves. Une des premières tâches de ceux-ci fut d'ailleurs d'entreprendre la construction du premier Shotokan Dojo qui allait être détruit quelques années plus tard par les bombardements américains.

À la mort du Maître Funakoshi, en 1957, la direction technique de la Shotokaï fut confiée à Shigeru Egami qui va prolonger la recherche du Maître fondateur et de son fils Yoshitaka, pour aboutir au style que nous nous efforçons de définir.

Mais, dès cette époque, cette conception ne fit pas l'unanimité: à peine Me Funakoshi était-il décédé qu'une bonne partie de ses élèves s'orientèrent vers le karaté "sport" et l'année 57 ne s'était pas terminée que les premières compétitions universitaires étaient mises sur pied par ceux qui allaient créer la puissante JKA (Japan Karate Association).

D'autre part, le président même de la Shotokaï, Me Hironishi, restait partisan d'un travail plus en force, plus syncopé, un peu intermédiaire entre ce que nous appelons maintenant le Shotokan et le Shotokaï, et lorsque, après la disparition du Maître Murakami, deux de ses ceintures noires présentèrent, en 1987, leur examen de troisième dan devant Maître Hironishi, celui-ci les "corrigea" en les incitant à rigidifier quelque peu leurs attitudes ...! Et le travail de l'actuel représentant officiel de la Shotokaï en Europe, Me Hiruma, qui enseigne en Espagne, est assez proche de cette conception ...Un expert comme Me Harada, installé en Angleterre, a participé durant quelques années à cette évolution de l'après-guerre et, tout en restant attaché à la Shotokaï, il a développé un style personnel très éloigné des caractéristiques que nous relevions ...

Second correctif:

Présenter dans son travail de karatéka toutes les caractéristiques formelles citées, ne suffit pas à être "Shotokaï" au sens où nous l'entendons. On peut imaginer un pratiquant très doué morphologiquement, qui se contente d'un travail physique et néglige l'esprit qui doit animer sa technique. Nous touchons bien sûr ici à l'essentiel. Les principales caractéristiques de notre conception du karaté sont en effet d'ordre moral. Les maîtres mots sont "sincérité" et "esprit d'ouverture". Essayons de mieux cerner ces notions au travers d'une pratique concrète.

La sincérité:

De l'allocution du Maître Egami (Paris, Beynes, mai 76), je n'ai retenu qu'un mot sur lequel il insista: la sincérité! La plupart des animaux, quand ils ne luttent pas pour attraper une proie ou éviter un prédateur, se battent en fait d'une façon très rituelle. Défendre son territoire, conquérir une femelle... donne rarement lieu à des affrontements très sanglants. Il en va généralement de même pour les rixes de jeunes, les bagarres de rue: si des armes ou l'alcool ne sont pas de la partie, beaucoup de coups aboutissent -heureusement- dans le vide. Même les combats dits de "full contact" restent relativement conventionnels et, pour brutaux qu'ils soient, les protagonistes ne sont pratiquement jamais animés par la volonté de tuer.

La pratique martiale japonaise repose sur un paradoxe: elle prétend développer la capacité de tuer -un coup, une vie!- et, tout à la fois, la "paix intérieure"! L'idée étant: si nous pouvions maintenir notre sérénité dans l'hypothèse d'un combat à mort, celle-ci serait alors assurément inébranlable...!

Soyons donc sincères, tout d'abord, avec nous-mêmes en prenant conscience de toute l'inhibition qui freine nos mouvements -les techniques "explosent" si rarement, même en kihon! - et poursuivons systématiquement le mensonge plus ou moins conscient. Nous pourrions multiplier les exemples:

-         mon partenaire attaque assez lentement et je le domine car je m'autorise, en fait, à pratiquer plus vite que lui!

-         je bloque durement l'attaque aimablement annoncée; et s'il attaquait librement?

-         je ne guette pas vraiment la faille dans l'attention de l'autre, mais j'attaque quand je sens qu'il m'évitera sans problème (ce peut être un excellent éducatif, mais ne nous imaginons pas alors que nous travaillons combat!)

-         j'effectue parfaitement mon kata, mais si un partenaire m'attaquait soudain, en plein milieu de Taikyoku, je ne le verrais même pas venir ...!

Et s'il ne nous est pas possible de travailler -toujours ou même seulement parfois! -"sincèrement ", comme si notre vie en dépendait, reconnaissons-le du moins avec lucidité, avouons nos carences, quand c'est utile, à notre partenaire... et n'oublions jamais que le meilleur pratiquant n'est pas à l'abri d'une attaque sincère portée, par exemple, par un débutant qui n'aurait pas compris une de nos conventions!

L'esprit d'ouverture

Les pratiquants Shotokaï font volontiers un complexe de supériorité par rapport aux autres styles plus rigides, aux techniques bloquées juste avant l'impact. Il suffit cependant de varier un peu le travail de base -par exemple, marcher, frapper oi-zuki au commandement sans se figer en zen-kutsu et reprendre une marche naturelle pour prendre conscience de ce que notre pratique habituelle peut avoir de conventionnel et de notre peu de disponibilité.

Combien de karatékas ont fait l'expérience de suivre des cours d'aïkido ? Et si nous pouvons reprocher à nombre d'aïkidokas d'ignorer la sincérité dont nous parlions plus haut, que pourraient penser ceux-ci, en revanche, de notre décontraction et de notre ouverture? .

C'est ici que nous touchons l'essence du Karaté Do Shotokaï il ne s'agit aucunement d'une technique codifiée définitivement, d'une pratique achevée! Maître Egami précisait au contraire que notre école doit continuer à "s'améliorer sans cesse grâce aux efforts de tous les pratiquants" !

Avons-nous la sincérité et l'ouverture d'esprit suffisantes pour nous remettre régulièrement en question?

(…)

Y. Thélen

 

LE CALME INTERIEUR

Je voudrais vous entretenir, pour autant que ce soit possible sur une feuille de papier, d'un sujet très intéressant, plutôt complexe, mais d'une importance fondamentale pour qui pratique les arts martiaux dans le sens du Budo : " le calme intérieur ".

Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je crois que pour les budokas, le combat doit signifier "lutte pour la vie" et c'est là le principe qui doit nous guider durant tout le travail qui se déroule dans le Dojo.

Il est donc évident que nous ne pouvons pas vraiment faire l'expérience du combat réel dans une salle de gym ! Nous aurions sûrement beaucoup de blessés et nous raterions notre objectif. Mais nous pouvons, par contre, vérifier nos réactions intérieures face aux nombreux combats que nous affrontons tous les jours avec nous-mêmes devant les problèmes de la vie.

Il s'agit, là, de combats qui sont à la base de tous les types de combat, puisque notre premier adversaire se trouve en nous: tant que nous n'aurons pas réalisé notre harmonie intérieure, nous ne pourrons pas découvrir le calme mental.

Combien de fois ne parvenons-nous pas à dormir à cause des problèmes qu'il nous faut affronter? Combien de fois ne sommes-nous pas impressionnés par une personne vis-à-vis de laquelle nous voulons faire valoir nos droits, dans le domaine de la vie professionnelle, dans de multiples circonstances ...Combien de fois, nous ne réussissons pas à exposer correctement nos arguments lors d'un examen à l'école ou à l'université, bien que nous connaissions notre matière? Combien de fois nous réveillons-nous le matin de mauvaise humeur ou dans un état d'angoisse, sans même savoir pourquoi...?

Je pourrais continuer en citant de nombreuses situations dans lesquelles nous éprouvons de l'embarras et chacun d'entre nous se remémore des exemples vécus personnellement. Ce qui nous abandonne, en semblables circonstances, c'est bien le calme intérieur.

Avec une base intérieure si peu sûre, si fragile, comment pouvons-nous espérer donner le meilleur de nous-mêmes en combat? Donc, si nous n'avons pas envisagé cet aspect dans notre entraînement, nous risquons fort de rater notre objectif: l'efficacité.

Progresser dans la recherche du calme intérieur, cela veut dire opter pour une vie saine, fuir les tensions qui nous perturbent et qui inf1encent négativement nos rapports avec nous-mêmes et avec 1es autres en altérant la communication.

Réussir à communiquer et à ne pas entrer en conflit avec le monde qui nous entoure pour affronter sereinement les problèmes et aboutir ainsi toujours à des résultats positifs. Nous serons alors de plus en plus capables d'affronter le combat avec la tranquillité nécessaire à l'obtention de la victoire.

Pour découvrir le calme intérieur, il est fondamental de se reporter à son propre corps et donc à une technique physique. L'exercice que nous avons à notre disposition, dans notre discipline, pour progresser dans ce sens, c'est la respiration. Chacun d'entre nous peut expérimenter personnellement les effets positifs et immédiats de la respiration sur son état d'émotivité et de tension en respirant lentement et profondément.

Il faut approfondir l'étude de la respiration dans tous les exercices que nous pratiquons normalement durant l'entraînement, simplement en effectuant la respiration la plus grande et la plus lente possible.

Pour les ceintures supérieures, il faut travailler de façon telle que, en effectuant par exemple l'échauffement, la respiration, devienne l'aspect le plus important, à un point tel que l'esprit soit complètement absorbé dans l'idée de "vivre" la respiration et qu'on en oublie complètement la gymnastique en soi.

Enfin, au terme du "taïso", il faudrait avoir l'impression d'avoir seulement respiré tout le temps...!

Il est évident que se fondre avec la respiration ne peut être pratiqué qu'une fois le mouvement du corps bien maîtrisé. Cet exercice peut et doit être appliqué graduellement dans toutes les techniques propres à notre école: le kihon, l'ippon kumite, les katas, midare, mokuso ...

Le but principal, c'est d'instaurer inconsciemment, naturellement, un rythme respiratoire lent et profond, même quand on dort.

L'exercice le plus simple pour étudier la respiration, c'est mokuso. Lors de la méditation, le corps est statique et donc l'apprentissage plus facile car l'esprit est davantage libre de se concentrer sur la respiration.

Avec mokuso, nous avons mieux la possibilité de prendre conscience graduellement de notre centre ( le ventre, le "hara" ) et c'est le premier pas vers la connaissance d'une nouvelle source d'énergie, l'énergie intérieure, la force douce, le "ki" ...

Si, vous pratiquez fréquemment la méditation, vous aurez sûrement constaté que, au début, on est dans un état de vide mental peut-être seulement durant des intervalles de quelques secondes, quelques minutes si on persévère à vouloir progresser. Il est souhaitable que cet état mental de calme, avec le temps et la pratique du "mokuso" soit instauré tout le temps de la méditation sans qu'intervienne aucun dérangement ni interférence intérieure, ni extérieure.

Ce calme mental fonde naturellement et inconsciemment le calme intérieur avec lequel il faut affronter le combat. Pour aboutir à cela, il faut surtout rechercher inlassablement dans le travail, au dojo, le "calme mental", c'est-à-dire l'absence des tensions intérieures qui dérangent l'action. Alors seulement, nous sommes sur la voie qui mène au dépassement du combat.

 

Pisa, le 21 octobre 1990

M. Enzo CELLINI